Une page se tourne, une autre s’ouvre…

Une page se tourne, une autre s’ouvre…
Claude Nieuwbourg, Mars 2026

La statistique voudrait que les événements d’une vie se répartissent aléatoirement tout au long du fil du temps. Manifestement, elle se trompe en partie pour moi. Mars 2026 aura été bien éloigné du long fleuve tranquille ; et je m’en souviendrai longtemps.

Chronologiquement, et non par ordre d’importance, j’ai franchi le 26 mars une étape, celle d’une nouvelle décennie. Tout le monde me dit que 60 ans c’est être jeune… je ne sais pas, mais en tout cas, je ne me sens pas vieux. Pour mes 30 ans, j’étais ivre, entouré d’amis dans mon appartement du 16e arrondissement… je ne me souviens pas de grand-chose. Pour mes 40 ans, aucun souvenir… sans doute à Bois-Colombes. Mes 50 ans, dans un restaurant perse à Montréal entouré d’amis depuis perdus de vue pour la plupart. Et mes 60 ans en toute tranquillité, à Paris, avec mon épouse Ana-Maria.

Autre étape inespérée, un nouveau projet né également le 26 mars, autour de ce qui me passionne, l’écriture analytique et journalistique. À l’heure de l’IA, des fake news et de la perte de valeur de l’information, je n’y croyais plus. Mais je me sens animé d’une force renouvelée pour monter ce nouveau projet. Ce n’est ni le lieu ni le moment d’en dire plus, mais c’est comme un nouveau livre dont la première page va s’écrire dans les prochaines semaines.

Malheureusement, mon père décédait quelques jours après, le 30 mars. À 93 ans, cela pouvait arriver à tout moment. Aucune maladie, toute sa tête, il avait cependant lui-même compris que les perspectives n’étaient pas très ouvertes, et qu’un jour, la vie ici-bas s’arrêterait. Il m’a tant appris, sans forcément s’en rendre compte, et sans que je ne sache l’en remercier. Le mot n’était pas popularisé par la novlangue de l’époque, mais il lui correspond parfaitement : il était bienveillant. Bien sûr, il lui arrivait d’être en colère, en particulier contre moi, et c’était plus que mérité. Mais il écoutait beaucoup, et je me rends compte avec le recul qu’il tentait toujours de comprendre — sans doute ce qui lui a permis de terminer sa carrière comme vice-président ressources humaines de Shell France. Mes filles le qualifient en espagnol de « tierno », et cela lui correspond parfaitement. C’est ce qui me semble émaner de cette photo récente. Au levant de la soixantaine, ma sœur et moi nous retrouvons sans les racines de ceux qui nous ont donné une famille.

Ils ne seront pas très nombreux à son enterrement. Sa vie professionnelle chez Shell est bien loin et ses collègues ont certainement aussi disparu. Depuis que mes parents avaient quitté Neuilly et rejoint une maison de repos, leurs amis ont eux aussi peu à peu espacé leurs contacts. Mais la Maison Notre-Dame était sa nouvelle famille. Il y a été aimé, entouré, et il a aussi beaucoup donné. Ils seront présents, et je les en remercie.

Deux pages se tournent, deux nouvelles pages blanches s’ouvrent. La vie est un éternel renouvellement. De mon père, je garderai beaucoup d’enseignements très personnels, mais celui que je peux partager ici est cette citation de Montaigne, un humaniste qu’il affectionnait particulièrement : « je voudrais que l’on prenne soin de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que la tête bien pleine ». Merci Papa, de m’avoir guidé vers cette tête bien faite, que j’ai peu à peu remplie à ma guise, et que je continuerai à remplir tant que je le pourrai.